Jean-Luc Bastien, né Jean-Luc Tétreault : fils de commerçant et homme de théâtre (par Marie Josée Bourgeois)

Homme de théâtre québécois, comédien, metteur en scène, directeur de compagnie, professeur et directeur d’une école de théâtre, Jean-Luc Bastien connaît une carrière qui a couvert quatre décennies. Praticien engagé, il intervient sur tous les fronts pour l’avancement de la création québécoise en théâtre et pour la professionnalisation de la pratique théâtrale. Il est originaire de Saint-Luc, aujourd’hui un secteur de Saint-Jean-sur-Richelieu, en Montérégie.
 
Jean-Luc a eu pour compagne de vie l’ethnolinguiste José Mailhot de 1968 à 1993, avec qui il a demeuré à Montréal, à Saint-Benoît (Mirabel) et à Capileira (Alpujarra), en Espagne. Il a beaucoup voyagé et fréquenté les milieux de théâtre à l’extérieur du pays dans le cadre de son travail. Maintenant, il parcourt le monde par goût personnel et il fréquente les clubs de bridge et de scrabble, ainsi que les festivals de théâtre et de cinéma de Montréal. Il parle trois langues : le français, l’anglais et l’espagnol. 

Depuis 2005, il prête son concours au Projet Changement, Centre communautaire pour aînés du grand Plateau-Mont-Royal, à divers postes administratifs, dont celui de président de 2009 à 2011.

Généalogie

Depuis 2005, il prête son concours au Projet Changement, Centre communautaire pour aînés du grand Plateau-Mont-Royal, à divers postes administratifs, dont celui de président de 2009 à 2011.
 
Jean-Luc Bastien a pour ancêtre Joseph-Marie Tétreau dit Ducharme. Son père Denis a adopté l’orthographe Tétreault. Jean-Luc appartient à la dixième génération de Tétreault au Québec.
 
Cultivateurs à Saint-Jacques-le-Mineur
 
Fils cadet de Denis Tétreault (1900-1947) et de Thérèse Payant dit St-Onge (1903-1977), Jean- Luc naît le 12 mai 1939 à Saint-Luc – d’où son prénom, d’ailleurs, car il est le premier de la fratrie à naître dans ce village. Le jour de sa naissance coïncide avec le passage à Saint-Jean du train royal bleu et argent. À son bord, le roi George VI et la reine Elizabeth, son épouse, alors en tournée canadienne à la veille de la Seconde Guerre mondiale, qui éclatera en août 1939. Un événement qui compte parmi les légendes familiales.
 
Les grands-parents maternels, Joseph Payant et Delphine Langevin, sont cultivateurs à Saint-Jacques-le-Mineur. Trois enfants sont issus de leur union : Roch, Marie-Anne (Derome) et Thérèse. Ils céderont leur terre héritée des Langevin à leur fils unique, Roch (1893-1989), et à son épouse Yvonne.

Son grand-père paternel, Joseph Tétreau, et son épouse, Malvina Mailloux (décédée en 1957), sont également cultivateurs à Saint-Jacques-le-Mineur. Membre du Tiers-Ordre, Joseph est enterré en mai 1942 dans son habit de franciscain. Le frère de Malvina, Joseph Mailloux, est marié à Eugénie, la sœur de Joseph Tétreau. Les deux couples ont chacun un fils, Denis Tétreault et Jean-Louis Mailloux, qui sont donc doubles cousins (ou frérots) et qui se ressemblent comme des jumeaux. Ils grandissent ensemble. Tout pour solidifier les liens familiaux! Jean-Louis devient le parrain de Jean-Luc et sa sœur Thérèse, religieuse, la marraine. Benoît, le cousin curé, vit éloigné dans l’Ouest canadien, mais il revient de temps en temps.
 
Chez les enfants de Joseph Tétreau, il y a aussi oncle Armand, son épouse Juliette et leurs six enfants, et tante Yvonne Tétreau, infirmière et religieuse de la Congrégation de Notre-Dame.
 
Quant à la fratrie, une sœur naît en 1933 : Denise (Prairie), un trésor pour les parents, après le décès de cinq bébés tous âgés de quelques mois (Rita, Gertrude, Roch, Yvonne et Eugène). Un frère naît aussi : Gaetan (1934-1996). Suivront deux grossesses interrompues avant l’arrivée du petit Jean-Luc. Pour Denis et Thérèse Tétreault, après tant d’épreuves, leurs enfants sont un cadeau du ciel, et les garder près d’eux est une façon de les chérir. Le petit dernier, le premier à naître à Saint-Luc, est le prélude d’une vie meilleure.

La vie à Saint-Luc de Laprairie

Son père, Denis Tétreault, quitte le métier d’agriculteur pour se lancer en affaires. Vers 1935, il achète le magasin général de Saint-Luc situé devant l’église. L’emplacement est idéal. Denis ne rate pas cette occasion de développement, qui lui apporte, en peu de temps, notoriété et fortune.
 
Denis le transforme en centre de commerces. En plus d’offrir nourriture, articles de cuisine et vêtements comme dans tout bon magasin général, l’endroit abrite la gare d’autobus, le bureau de poste, la station de taxis et les pompes à essence; à côté, les abattoirs, le comptoir à moulée et les entrepôts. Dans le magasin, une table de billard attire les jeunes et les moins jeunes hommes, ce qui n’est pas sans déplaire aux jeunes filles qui s’attardent à l’intérieur.
 
Ce lieu de rencontre ressemble à une grande scène où maman Thérèse tient un rôle important, s’occupant de la mercerie, des commandes et du personnel. Elle est chargée de certaines courses à Montréal, où elle se rend une fois par semaine, le lundi matin. Le père s’occupe de l’abattoir et de la boucherie, des achats et de la gestion générale. Membre de l’Association des marchands détaillants du Canada, Denis assiste régulièrement aux réunions qui se tiennent le lundi soir à Montréal.
 
Le commerce, ouvert tous les jours du matin au soir, requiert l’embauche de plusieurs employés avec qui il établit des liens étroits, à la façon d’un bon père de famille. Chacun des enfants Tétreault y met également du sien et assure le service à la clientèle, spécialement le dimanche, jour où le magasin est le plus occupé.

Le pays en guerre (1939-1945)

Ville de garnison depuis les débuts de la colonie française avec l’érection du fort Saint-Jean en 1666, Saint-Jean-sur-Richelieu (anciennement Saint-Jean-d’Iberville) possède une longue tradition militaire, qui s’affirme lors de la Seconde Guerre mondiale, avec l’arrivée des Forces armées canadiennes en 1941.
 
La guerre dure pendant toute la petite enfance de Jean-Luc. À partir du milieu de la guerre, en avril 1942, les familles canadiennes font face au rationnement du sucre, du thé, du café, du beurre, de la viande et de l’essence. Des coupons de rationnement sont distribués au magasin et c’est Denise qui est chargée de coller les timbres dans les carnets. Autre conséquence de la guerre, la famille loue une chambre à un militaire basé à la garnison de Saint-Jean. Fils d’un couple de commerçants en milieu rural, qui sait composer avec la situation et qui compte des agriculteurs parmi ses proches, le jeune Jean-Luc ne connaîtra pas vraiment les privations occasionnées par la guerre, pas plus que sa sœur et son frère. Du moins, ni Jean-Luc ni sa sœur Denise ne s’en souviennent.


Un changement de cap

La guerre terminée, Thérèse et Denis auront peu de temps pour profiter d’un retour à la vie normale. Denis meurt le samedi 31 mai 1947, foudroyé par un infarctus en dansant un quadrille lors des noces de la sœur d’une employée du magasin pour laquelle il a accepté de servir de chauffeur puisque, fidèle à son habitude, il a une voiture de l’année. Les nouveaux mariés, son épouse Thérèse, son fils cadet Jean-Luc et les invités assistent tous impuissants à la mort de ce géant de six pieds, qui s’écroule par terre en faisant ce qu’il aimait : fêter et danser… Une disposition dont héritera son fils cadet.

La réception qui a tourné au drame se tient chez les parents de la mariée, dans la dernière maison du rang Saint-Gabriel, assez loin du village. Rejoindre un médecin prend du temps; l’arrivée d’un corbillard aussi, venu de Farnham, où le cousin Mailloux possède l’entreprise de pompes funèbres. Pendant ce temps, les proches des mariés prennent soin de l’épouse et des enfants, et les invités entourent le corps étendu par terre de leur présence respectueuse jusqu’à la tombée de la nuit. Jean-Luc vient d’avoir 8 ans.

Deux semaines plus tôt, à l’occasion de sa confirmation, son père lui avait appris l’art de rédiger et de prononcer un discours pour la circonstance. Il en gardera un souvenir indélébile. Les funérailles ont lieu après trois longues journées passées à la salle paroissiale à recevoir les condoléances, interminables pour un enfant. Avant de partir pour l’église, en famille, ils ont beaucoup pleuré. Une fois rendu, Jean-Luc se comporte comme un grand et se lève pour apposer au registre une signature bien affirmée pour un élève de deuxième année, près de celles de son grand frère, de ses oncles et du vicaire, un cousin de son père. Beaucoup de religieux dans cette famille... D’ailleurs, il s’en est fallu de peu pour qu’on ne l’envoie au séminaire. Plusieurs lettres glissées dans le cercueil en expriment le souhait. Heureusement que sa mère n’est pas consentante et préfère de beaucoup le garder près d’elle

Orphelin du père qu’il aimait tant, Jean-Luc se sent isolé; sa sœur Denise commence à fréquenter les garçons et son frère Gaetan remplace le père au magasin. En juin, cette année-là, le Cinéma Cartier de Saint-Jean présente Les deux orphelines, avec Alida Valli : un grand film à succès qui a fait le tour du Québec. La soprano Claire Gagnier, surnommée le Rossignol canadien, donne un tour de chant à la Centrale catholique de Saint-Jean, et Gratien Gélinas, conférencier pour les Chevaliers de Colomb, parle de « l’avenir du théâtre au Canada français ». Sa sœur l’amène souvent avec elle et s’occupe de lui à la maison. Cette complicité, ils la conserveront... se retrouvant souvent ensemble, même aujourd’hui, pour un repas au restaurant, un voyage et les fêtes familiales.

Pour Jean-Luc, finies les heures heureuses passées à jouer dans le magasin et à observer son père assurant le va-et-vient continuel des clients et des fournisseurs, entremêlé de savoureuses histoires et de ragots de village qui ont l’air de sortir tout droit de l’univers qu’évoquera plus tard le film Mon oncle Antoine de Claude Jutra.


Les vacances
 
Durant les vacances scolaires et jusqu’à l’adolescence, Jean-Luc passe quelques semaines l’été chez son oncle maternel, Roch Payant, maire de Saint-Jacques-le-Mineur de 1943 à 1949. Roch et son épouse Yvonne n’ont pas d’enfant. Ils attendent donc la visite estivale des jeunes Tétreault avec impatience; ceux-ci y vont à tour de rôle et en profitent pour revoir les cousins Tétreault et pour participer aux travaux de la ferme. C’est aussi l’occasion de revoir les grands-parents Tétreau, qui habitent tout près.

Au contraire, avec maman Thérèse, on fait la grande vie. Les dimanches sont durant quelques années consacrés aux randonnées en voiture avec Maurice, le chauffeur, assis seul en avant. Denise, maman Thérèse et Gaetan s’assoient sur la banquette arrière, tandis que Jean-Luc prend place sur le strapontin. C’est l’occasion de visiter les alentours, d’aller voir la famille et de partir à la découverte d’endroits à la mode : le château Frontenac, Sainte-Anne-de-Beaupré, Ausable Chasm dans l’État de New York, la baie Missisquoi et bien d’autres.

Jean-Luc termine son primaire à l’école du village, puis fait une année à la Catholic High School de Montréal sur la rue Durocher pour y apprendre l’anglais, selon la volonté de sa mère. Il s’y rend en autobus, au début accompagné de sa sœur Denise, qui travaille pour une compagnie d’assurances à Montréal; il n’a que 13 ans, après tout. L’année suivante, il entreprend son secondaire par tutorat privé à l’Institut Saint-Jean que dirige Lucien Boyer; il poursuit à Montréal à l’Institut Boyer, toujours avec le professeur Boyer, le « professeur-poète », comme l’appellera plus tard dans ses écrits le romancier et animateur Claude Jasmin, un camarade de cours de Jean-Luc. Et comme toujours, l’autobus le prend à la porte.

Formation professionnel

Dès 1956, Jean-Luc va régulièrement voir le Théâtre du Nouveau Monde (TNM) jouer au Gesù. Il se sent attiré par les planches. Un soir de décembre, il se rend au Théâtre Saint-Denis assister à la pièce Lorenzaccio par la troupe du Théâtre national populaire dans laquelle Gérard Philippe tient le rôle principal. Il est fasciné par le grand comédien français : c’est une révélation! Il veut s’engager dans cette voie. Il entreprend une formation théâtrale qui durera sept ans. Il suit des cours d’expression corporelle avec Suzanne Rivest (1957-1959). Il enchaîne avec des cours d’art dramatique avec Jean Doat (1958-1960) et de danse moderne avec Françoise Riopelle (1959-1960).

Après avoir occupé une chambre au carré Saint-Louis, il emménage pour de bon à Montréal en 1958 dans l’appartement familial de sa mère, sur l’avenue De Lorimier d’abord et sur la rue Sherbrooke par la suite. Grâce à ses habiletés en dactylographie et en anglais, il trouve facilement du travail chez Office Overload et chez Eaton pour la correction du français sur les menus de restaurant. Cela paie les gâteries; l’essentiel de ses dépenses scolaires et culturelles est assuré par sa mère.

Cette année-là, le magasin général est vendu. Sa mère conserve néanmoins le bureau de poste, qu’elle exploite dans son appartement de Saint-Luc pendant quelques années. En peu de temps, Thérèse, postière et propriétaire foncière, abandonne l’idée d’être dans les affaires : elle n’est pas douée comme l’était son mari. Toutefois, le besoin de s’occuper et de gagner sa vie se fait sentir rapidement.

Fière et débrouillarde, elle se trouve un travail en restauration, d’abord aux cuisines du restaurant Chez Pierre, puis à la Tour Eiffel sur la rue Stanley, un restaurant haut de gamme au menu de poissons et de fruits de mer illustré par Frédéric Back (1924-2013). Là, dans ce décor italien également créé par l’équipe dont fait partie Back, sa personnalité joviale doublée d’une énergie débordante en fait une aide-cuisinière fort appréciée. Elle y travaille six soirs par semaine jusqu’à la fin de sa vie à 74 ans, en août 1977. La génétique ne ment pas : Jean-Luc, l’animateur de théâtre fort connu pour ses soirées gastronomiques, a de qui tenir... Bon sang ne peut mentir!

Avec ses économies, Jean-Luc s’offre en 1959 un voyage à New York avec des amis, son premier à l’étranger. Ce ne sera pas le dernier! L’année suivante, il y retourne pour réfléchir à son avenir. Cette fois, c’est un cadeau de sa mère! S’ensuivent trois années à l’École nationale de théâtre, dont il sera le premier finissant en interprétation. Comme c’est l’habitude de l’époque, il prend un nom de scène, Bastien, d’après un personnage qu’il a déjà incarné. Sans le savoir, il a choisi le patronyme de Madeleine Vanasse Bastien, fille de Sébastien Jean-Baptiste Vanasse dit Bastien, veuve d’Antoine Végiard Labonté et deuxième épouse de son ancêtre Joseph-Marie Tétreau dit Ducharme.

Formation en France

Le métier s’impose et précipite son départ du giron familial; viennent deux stages à Stratford en Ontario, puis une première apparition sur une scène professionnelle, le Théâtre Club, dans une mise en scène de Gabriel Gascon. En juillet 1963, il effectue un premier voyage en Europe sur le SS Homeric pour une année d’études en France encouragée par Jean Gascon. Il poursuit sa formation en interprétation et en diction à Paris (1963-1964), auprès de Tania Balachova, René Simon, Françoise Rosay et Raymond Rouleau. Puis, il effectue un stage dans les Troupes d’État en France, entre autres au Théâtre national populaire, dirigé par Georges Wilson ainsi qu’auprès de Roger Planchon. Une fois le stage terminé et après un petit saut au Portugal, il revient au pays sur les ailes de Canadian Pacific Airlines.

Avec un tel bagage, il est facile de s’imaginer que Jean-Luc sera l’homme d’action et l’animateur, parfois agitateur, en théâtre que l’on connaît!

Vie Professionnelle1

De retour au Québec, Jean-Luc entreprend la tournée québécoise des jeunes comédiens de l’École nationale de théâtre, suivie d’une tournée pancanadienne, d’un océan à l’autre, qui durera de septembre 1965 à juillet 1966, entrecoupée de quelques retours à Montréal. Puis, il exerce son métier de comédien à la scène et, occasionnellement, à la télévision, où il tient divers petits rôles. Il interprète notamment Genaple fils dans D’Iberville, réalisé par Roland Guay et Pierre Gauvreau, et le Roi africain dans La Ribouldingue de Marcel Sabourin, deux émissions présentées à Radio-Canada à la fin des années 1960.

Il travaille surtout à la scène dans des pièces de Molière, Marivaux, Feydeau, Camus, Lorca, Cocteau, Ghelderode, Beaumarchais, Shakespeare, notamment sous la direction de Georges Groulx, Gabriel Gascon, Jean-Pierre Ronfard, Paul Buissonneau et Pierre Dagenais.

Il n’a pas 30 ans lorsqu’on le nomme directeur adjoint de la Division des spectacles à Terre des Hommes (1968). En cette ère d’émergence d’une dramaturgie nationale et de remise en question de l’institution théâtrale, il participe, avec Louisette Dussault, Odette Gagnon, Jean-Claude Germain, Nicole Leblanc, Gilles Renaud et Monique Rioux, à la fondation du Théâtre du Même Nom (TMN), qui marquera les mémoires.

Implication dans le milieu théâtrale québécois

Au début des années 1970, il est membre de l’exécutif de l’Association québécoise du jeune théâtre (1970-1972) et du Centre des auteurs dramatiques (1970-1974). En 1975, il est le plus jeune lauréat de la Bourse A du Conseil des arts, ce qui l’amène à cumuler diverses expériences théâtrales en pays socialistes — Allemagne de l’Est, Bulgarie, Hongrie, Pologne, Russie, Tchécoslovaquie, Yougoslavie — et au Japon.
 
En 1978, il accompagne le processus de transition à la scène d’un texte poétique de Denise Boucher, dont il signe la mise en scène. Avant même sa création, Les fées ont soif se voit propulsé au premier rang de l’actualité. Ce spectacle divise l’opinion publique ainsi que les pouvoirs politiques et cléricaux en remettant en question l’ordre établi et le rôle historique des femmes, dans une théâtralisation consciemment provocatrice. Le fait que le spectacle soit produit par le Théâtre du Nouveau Monde lui permet d’être présenté devant de larges auditoires. De fait, Les fées ont soif est vu par une assistance record et connaît d’importants prolongements publics et médiatiques, alors que sa présentation même est contestée, en vain, devant les tribunaux par des groupes religieux. Dans l’histoire contemporaine du Québec, pratiquement seule la pièce Les belles-sœurs de Michel Tremblay aura atteint un statut comparable. À l’instar de la dramaturgie de Tremblay, ce spectacle aura contribué, à sa manière, à l’avancement des idées et des mentalités au Québec.
 
De 1978 à 1989, Jean-Luc préside aux destinées de la Nouvelle Compagnie théâtrale, d’abord à titre d’administrateur et, de 1978 à 1982, comme directeur de la Salle Fred-Barry, laquelle se destine à la création québécoise puis, de 1982 à 1989, en tant que directeur général et artistique, où il succède à Gilles Pelletier. Il est coauteur de l’ouvrage La Nouvelle Compagnie théâtrale : en scène depuis 25 ans2, qui obtient, en 1989, le prix Ann-Saddlemyer de l’Association canadienne de la recherche théâtrale.
 
Il devient membre de l’Association des directeurs de théâtre (1982-1984) et des Théâtres associés (1984-1989). Lors de la fondation du Conseil québécois du théâtre, il en est le tout premier président (1983-1986) et il participe aux travaux de nombreux comités, dont celui sur la formation en art dramatique. Durant la décennie suivante, il œuvre activement au sein du Conseil des arts de la Communauté urbaine de Montréal (CACUM), où il milite pour une meilleure reconnaissance des compagnies de création; il y occupe la fonction de vice-président de 1990 à 1997. Membre de l’Académie québécoise du théâtre dès sa fondation en 1993, il participe à de nombreux jurys et en sera le directeur général entre 2002 et 2004. En 2012, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) crée le Fonds Jean-Luc Bastien, eu égard à l’importance de son apport à la création de la dramaturgie québécoise3.

Enseignement

L’engagement le plus durable de Jean-Luc Bastien et son legs peut-être le plus important demeurent la transmission du savoir à laquelle il se livre. Comme praticien, il réalise un important travail d’animation en région (avec l’Association québécoise du jeune théâtre, puis avec le Théâtre populaire d’Alma, le Festival du théâtre étudiant du Québec de Lac‐Mégantic et, enfin, avec le Théâtre populaire du Québec). Cette dimension pédagogique trouve ensuite son accomplissement le plus significatif au Collège Lionel-Groulx, où il enseigne durant 31 ans à l’Option-Théâtre. Il y est recruté par son fondateur, Jean-Robert Rémillard, en 1969. Petit aparté : Jean-Robert Rémillard, homme de théâtre, de lettres et d’agriculture, était fils de cultivateur de Saint-Jacques-le-Mineur, et leurs familles réciproques se connaissaient bien. Ils le réaliseront beaucoup plus tard.

À Lionel-Groulx, Jean-Luc dirige la Section interprétation (1971-1972), puis le Département de théâtre (1972-1995), où il fait une large place à la commande d’œuvres originales auprès d’auteurs québécois. Il prend sa retraite de l’enseignement en 2000.

Sous son directorat, des centaines d’étudiants et d’étudiantes en interprétation et en production sont formés et font carrière. D’un statut nécessairement marginal à sa fondation, l’Option-Théâtre acquiert une importance grandissante au fil des ans. Lorsque Jean-Luc en quitte la direction en 1995, elle est devenue le plus important secteur d’activité de ce cégep, auquel vient s’ajouter le théâtre musical en 2002. Aujourd’hui, le Collège Lionel-Groulx, devenu institution publique en 1967, offre un éventail de programmes préuniversitaires et techniques, dont une dizaine en arts de la scène et visuels.

Notes

1 Plusieurs informations sur le parcours professionnel de Jean-Luc Bastien sont tirées d’une notice biographique rédigée en 2016 par Pierre MacDuff, à qui j’exprime toute ma reconnaissance.

2 Jean-Luc Bastien et Pierre MacDuff (1988). La Nouvelle Compagnie théâtrale : En scène depuis 25 ans, Montréal, VLB, 315 p.

3 http://pistard.banq.qc.ca/unite_chercheurs/description_fonds?p_anqsid=201408281441102987&p_centre=06M&p_classe=P&p_fonds=887&p_numunide=979256

Sources
• Jean-Luc Bastien, archives personnelles, 1939 à 2012
• Denise Tétreault-Prairie, Ma vie, édition personnelle, droits réservés, mai 2004, 148 p.

Sites Internet
• https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Jean-Luc_Bastien (créé par Pierre MacDuff, 7 février 2017)
• www.ville.saint-jean-sur-richelieu.qc.ca/portrait/Pages/ville-militaire-garnison.aspx
• www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/les-enfants-canadiens-pendant-la-deuxieme-guerre-mondiale-1
• http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/evenements/20876.html
• www.clg.qc.ca/le-college
• www.fredericback.com/illustrateur/architecture-interieure/media_restaurants_P_1013.fr.shtml
• http://vieux-saint-jean.com/patrimoine/lancienne-ville-de-saint-jean-sur-richelieu
• www.famille-arbour.com/2012/02/02/histoire-famille-tetreau-louis-1663
• www.claude.dupras.com/les_ducharme.htm
• http://tetreaultgenealogie.com

Photos et illustrations

• Jean-Luc Bastien et famille, archives familiales
• Roch Payant, archives de la municipalité de Saint-Jacques-le-Mineur, reçu de Lise Sauriol, mairesse

Collaboration

• Paul Lafrance, révision, Gatineau
• Pierre MacDuff, aide à la rédaction et à la recherche, Montréal
• Denise Tétreault-Prairie, aide à la recherche, Montréal